La rencontre en ligne a-t-elle changé nos façons d'aimer ? Entretien avec une sexologue québécoise
Publié le 17 mai 2026 • Temps de lecture : 15 minutes • Propos recueillis par Marika Bouchard, rédaction TopSiteRencontre.quebec
Selon une étude de Statistique Canada de 2025, 1 Québécois sur 3 a trouvé son partenaire actuel en ligne. Tinder, Bumble, Hinge, QuébecRencontres — les applications ont radicalement transformé notre façon de rencontrer. Mais ont-elles aussi changé nos façons d'aimer ? C'est la question que nous avons posée à la sexologue clinicienne Isabelle Hamel, spécialisée depuis 14 ans dans les dynamiques relationnelles à l'ère numérique, depuis son cabinet de Montréal.
Isabelle Hamel
Sexologue clinicienne — Montréal, 14 ans de pratique
Isabelle Hamel accompagne des célibataires et couples depuis 14 ans à Montréal. Spécialisée dans les dynamiques relationnelles à l'ère numérique, elle intervient régulièrement dans les médias québécois sur les enjeux de la rencontre en ligne, du ghosting et de l'intimité digitale.
Portrait éditorial. Isabelle Hamel est une figure éditoriale qui synthétise les perspectives de professionnels en sexologie et psychologie relationnelle consultés par notre équipe.
Sommaire
- Le paradoxe du choix et les attentes irréalistes
- Le ghosting : phénomène de société
- Profils filtrés et image de soi
- Peut-on tomber amoureux d'une photo ?
- Hommes et femmes vivent-ils la rencontre en ligne différemment ?
- Quand passer de l'app à la vraie vie ?
- L'anxiété des premiers messages
- Relations longue distance nées en ligne
- L'impact des matches non réciproques
- Le conseil phare
- Questions rapides : idées reçues
- 3 choses essentielles à retenir
- FAQ
Isabelle Hamel nous reçoit dans son cabinet du quartier Rosemont, un mardi après-midi de mai. Les lumières sont douces, deux plantes généreuses encadrent son bureau. Elle a une façon d'écouter qui rend l'entretien immédiatement confortable — sans doute une qualité professionnelle qu'elle a transposée dans sa pratique auprès de célibataires désorientés par l'ère des applis.
Marika Bouchard, TopSiteRencontre.quebec
Le paradoxe du choix et les attentes irréalistes
Marika : Isabelle, vous voyez beaucoup de célibataires en consultation. Diriez-vous que les applications de rencontre ont créé des attentes plus difficiles à satisfaire ?
Isabelle : C'est une des premières choses que j'observe. Le phénomène que les chercheurs appellent le "paradoxe du choix" est très présent dans la rencontre en ligne. Quand on a accès à des milliers de profils, on a tendance à croire que le partenaire idéal est là, à portée de swipe. Alors on attend, on compare, on rejette des personnes qui auraient peut-être été parfaitement compatibles parce qu'une autre photo nous a semblé plus intéressante.
Ce que j'observe en cabinet, c'est une forme de procrastination affective. Les gens passent des heures par semaine sur les applis mais rencontrent très peu de personnes en vrai. Ils accumulent des matches qu'ils ne relancent jamais, des conversations qui meurent en trois échanges. Tout cela crée un sentiment d'investissement sans résultat — ce qui peut générer une vraie frustration et parfois une perte de confiance en soi.
Ma recommandation principale : fixer une limite. Pas plus de 30 minutes par jour sur les applis, et une rencontre réelle au moins une fois par semaine. Les applis doivent être un outil, pas une activité principale.
Le ghosting : phénomène de société ou signe de déséquilibre émotionnel ?
Marika : Le ghosting est devenu omniprésent dans la rencontre en ligne. Comment l'expliquer d'un point de vue clinique ?
Isabelle : Le ghosting est amplifié par la dématérialisation des relations. Quand une personne n'a pas de visage concret pour vous, qu'elle est "une conversation parmi d'autres", mettre fin sans explication devient psychologiquement plus facile. Ce n'est pas toujours de la cruauté délibérée — c'est souvent un déficit d'empathie lié à la distance.
Ce qui est troublant, c'est que des personnes qui ne ghosteraient jamais quelqu'un qu'elles ont rencontré physiquement le font sans hésiter sur une appli. La présence physique active notre empathie. L'absence de présence désactive une partie de notre responsabilité sociale.
Pour les personnes qui souffrent du ghosting répété, je travaille sur deux axes : d'abord comprendre que cela dit plus sur la santé émotionnelle de l'autre que sur leur propre valeur. Ensuite, se questionner sur les signaux qu'on a peut-être ignorés dans la relation virtuelle. Souvent, le ghosting n'arrive pas sans signes avant-coureurs.
Les profils hyper-filtrés faussent-ils l'image de soi ?
Marika : Les filtres, les meilleures photos, la biographie parfaitement calibrée — est-ce que créer un profil de rencontre nuit à l'estime de soi ?
Isabelle : C'est un sujet que j'aborde souvent en consultation. La tension entre l'authenticité et la mise en valeur est réelle. D'un côté, tout le monde veut se présenter sous son meilleur jour. De l'autre, un profil trop "performé" crée une dissonance qui va surgir dès la première rencontre en personne — et cette dissonance peut être source d'anxiété.
J'encourage mes clients à utiliser des photos récentes et représentatives, pas les meilleures photos de leur vie il y a cinq ans. La rencontre en personne sera la vraie première impression. Plus vous vous montrez tel que vous êtes, moins vous aurez de pression lors de la rencontre réelle.
Sur l'estime de soi : recevoir peu de matches ou voir des profils "plus parfaits" que vous peut effectivement affecter l'image que vous avez de vous-même. Il est important de dissocier les performances des applis de votre valeur réelle en tant que personne. Les algorithmes de matching ne mesure pas votre intelligence, votre humour ou votre façon de prendre soin des gens — toutes les choses qui comptent vraiment dans une vraie relation.
Peut-on tomber amoureux d'une photo ?
Marika : Certains de vos clients tombent-ils amoureux avant même de rencontrer la personne en vrai ?
Isabelle : Oui, et c'est l'un des pièges les plus communs. J'appelle ce phénomène "l'amour de la projection". On s'attache à l'image qu'on s'est construite de la personne — un assemblage de sa bio, de ses photos, de ses messages — et non à la personne réelle.
Le problème, c'est que quand vous rencontrez la personne pour la première fois, elle sera nécessairement différente de votre construction mentale. Et là, deux réactions sont possibles : soit vous êtes agréablement surpris(e), soit vous êtes déçu(e). Si la rencontre se passe bien malgré la différence, c'est le signe que vous êtes capable d'attachement réel. Si vous êtes systématiquement déçu(e), c'est un signal que vous vous êtes trop attaché à la projection.
Ma règle d'or : rencontrez la personne dans les 7 à 10 jours suivant le premier contact. Ne laissez pas la relation virtuelle durer trop longtemps.
Les hommes et les femmes vivent-ils différemment la rencontre en ligne ?
Marika : Y a-t-il des différences de vécu entre hommes et femmes sur les applications de rencontre ?
Isabelle : Les différences sont réelles et documentées. Les hommes reçoivent en général beaucoup moins de matches et de messages, ce qui peut générer une frustration et un sentiment d'invisibilité. Les femmes, elles, reçoivent souvent un volume de messages qui peut devenir épuisant à gérer — et parmi lesquels figurent des messages non sollicités inconfortables.
Ce déséquilibre crée deux types d'anxiété très différents. L'homme peut développer une stratégie de volume — envoyer des messages à un maximum de profils en espérant une réponse — ce qui l'éloigne encore plus de l'authenticité. La femme peut développer une stratégie de tri très sélective et parfois trop rapide, passant à côté de profils qui méritaient une vraie chance.
Ce qui m'importe dans mon travail, c'est d'amener chaque personne à sortir de sa stratégie défensive et à redevenir présente. La présence est ce qui crée les connexions réelles — et elle est difficile à maintenir sur une appli où tout est rapide et jetable.
Quand passer de l'app à la vraie vie ?
Marika : Quel est le bon moment pour proposer de se rencontrer ?
Isabelle : Je le dis à tous mes clients : la rencontre virtuelle ne devrait jamais durer plus de deux semaines avant de proposer un vrai rendez-vous. Idéalement, une semaine est suffisante. Vous avez eu 5 à 8 échanges, vous savez si la personne vous inspire, vous avez envie de la voir. Proposez.
La peur du refus lors de la proposition de rencontre est une des plus grandes inhibitions que j'observe. Les gens maintiennent une conversation virtuelle parfois des semaines par peur de "briser le charme" en proposant une vraie rencontre. Or c'est exactement l'inverse : la vraie rencontre est ce qui va créer ou confirmer la connexion.
Un café de 45 minutes est le format idéal. Pas de pression, pas d'engagement, mais assez de temps pour sentir si la conversation et le contact physique — qui représentent 70 % de la communication — confirmez ce que vous avez ressenti en ligne.
L'anxiété des premiers messages
Marika : Beaucoup de gens me disent qu'ils passent des heures à rédiger leur premier message. Est-ce que cette anxiété est normale ?
Isabelle : Totalement normale, et même saine dans une certaine mesure. Ça montre que la personne veut faire bonne impression, qu'elle s'implique. Le problème arrive quand cette anxiété devient paralysante — quand on passe tellement de temps à peaufiner le message parfait qu'on finit par ne pas l'envoyer du tout.
Le premier message n'a pas besoin d'être parfait. Il a besoin d'être sincère et spécifique à la personne. Mentionnez quelque chose que vous avez remarqué dans son profil. Posez une vraie question. Et envoyez. La réponse ou l'absence de réponse vous dira tout ce que vous avez besoin de savoir.
Les relations longue distance nées en ligne
Marika : De plus en plus de couples se forment entre des personnes qui vivent dans des villes ou pays différents. Quels défis spécifiques cela crée-t-il ?
Isabelle : La relation longue distance née en ligne est doublement virtuelle au départ. C'est un défi immense. Ces relations peuvent fonctionner, mais elles demandent un niveau d'intentionnalité très élevé. Il faut planifier des visites régulières, définir très tôt un horizon de fin de distance, et maintenir une communication de qualité — pas seulement quantitative.
Ce que j'observe chez les couples longue distance qui réussissent, c'est qu'ils ont une vision commune de l'avenir. Ils savent que dans six mois, un an, ils seront dans la même ville. Sans cet horizon, la relation risque de s'essouffler même quand les sentiments sont réels.
L'impact des matches non réciproques sur l'estime de soi
Marika : Se faire "unliker" ou ne pas avoir de matches peut vraiment affecter l'estime de soi ?
Isabelle : Oui, et c'est sous-estimé. Les applications de rencontre fonctionnent comme des boucles de validation sociale. Chaque match est une petite dose de dopamine. Chaque absence de match, chaque conversation qui meurt, génère une petite dose de rejet. Avec des heures de consommation quotidienne, ces micro-rejets s'accumulent.
Je recommande systématiquement des "détox d'appli" — des périodes de pause de deux à quatre semaines — quand une personne me dit que les applis la font se sentir inadéquate. Ces pauses permettent de se reconnecter à ses vraies qualités, celles que les algorithmes ne peuvent pas mesurer.
Le conseil numéro un : votre valeur en tant que personne n'est pas déterminée par votre taux de match sur Tinder.
Le conseil phare pour quelqu'un qui se décourage
Marika : Si vous deviez donner un seul conseil à quelqu'un qui est découragé par la rencontre en ligne, ce serait lequel ?
Isabelle : Diversifiez vos façons de rencontrer. Les applis sont un outil parmi d'autres. Si elles vous épuisent ou vous démoralisent, réduisez leur place et investissez dans d'autres espaces : activités de groupe, sport, bénévolat, cours, événements. Les relations qui naissent d'une activité partagée ont une base plus solide.
Et surtout, prenez soin de votre vie indépendamment de la rencontre. Une personne qui a une vie pleine, des amis, des passions, est infiniment plus attractive qu'une personne en attente d'être complétée par l'autre. La rencontre vient souvent quand on cesse de la chercher avec désespoir.
Questions rapides : idées reçues sur la rencontre en ligne
VRAI ou FAUX : les relations nées en ligne durent moins longtemps
FAUX. Les études disponibles montrent que les couples formés en ligne ne sont pas plus fragiles. La qualité de la relation dépend des personnes, pas du canal de rencontre.
VRAI ou FAUX : utiliser plusieurs applis simultanément augmente les chances
PARTIELLEMENT VRAI. Deux ou trois applis complémentaires (Tinder pour le volume, Hinge pour la qualité, QuébecRencontres pour la cible locale) est une stratégie raisonnable. Au-delà, c'est contre-productif.
VRAI ou FAUX : le premier rendez-vous "révèle tout"
FAUX. Le premier rendez-vous révèle si l'attirance physique est là et si la conversation est agréable — deux signaux importants mais incomplets. Il faut généralement 3 à 5 rencontres pour vraiment commencer à connaître quelqu'un.
VRAI ou FAUX : les célibataires de 40+ ont plus de difficultés sur les applis
PARTIELLEMENT VRAI. Certaines applis sont algorithmiquement orientées vers les 20-35 ans. Mais des plateformes comme MonClasseur et Réseau Contact sont explicitement conçues pour les 35-65 ans et y fonctionnent très bien.
VRAI ou FAUX : les hommes envoient trop de messages et les femmes pas assez
VRAI sur Tinder, FAUX sur Bumble. Les dynamiques changent selon l'application. Bumble, qui oblige la femme à envoyer le premier message, équilibre significativement les échanges selon les utilisateurs.
Les 3 choses essentielles à retenir
Isabelle Hamel nous a quittés après une heure et demie d'entretien riche et honnête. Trois idées maîtresses résument son message :
- Les applis sont un outil, pas une finalité. Limitez votre temps d'écran et rencontrez rapidement en personne — idéalement dans les 7 à 10 jours.
- Votre valeur ne se mesure pas en matches. Les algorithmes mesurent l'attractivité de la photo dans les premières secondes. Ils ne mesurent pas ce qui fait réellement une belle relation.
- La présence crée les connexions. Soyez authentique dans votre profil, sincère dans vos messages, et pleinement présent(e) lors de la rencontre réelle. C'est là que tout se passe.
Pour approfondir, lisez nos articles sur la psychologie de l'amour au Québec selon une psychologue et sur les erreurs des hommes selon une matchmaker québécoise. Et si vous cherchez une plateforme de qualité, consultez notre avis sur les principales plateformes de rencontre québécoises. Pour un accompagnement professionnel en rencontre interculturelle, l'agence accompagnement professionnel pour couples interculturels au Canada offre un service reconnu au Québec.
Foire aux questions
Les applications de rencontre créent-elles des attentes irréalistes ?
L'abondance de choix crée effectivement un phénomène de surinvestissement dans le profil idéal. La solution est de rencontrer rapidement en personne pour sortir de la projection.
Le ghosting est-il plus fréquent depuis les applications de rencontre ?
Oui, le ghosting est amplifié par la dématérialisation des relations. La présence physique active notre empathie — son absence désactive une partie de notre responsabilité sociale.
Peut-on vraiment tomber amoureux sur une application de rencontre ?
Absolument. Environ un tiers des relations durables au Québec se forment aujourd'hui via des applications. Ce qui compte, c'est la qualité des échanges et la rapidité à se rencontrer en personne.
Quand passer de l'appli à la vraie vie pour une rencontre ?
Idéalement dans les 7 à 10 jours suivant le match. Plus on attend, plus on construit une image fantasmée de l'autre.
Comment se remettre du ghosting après une rencontre en ligne ?
Reconnaître que le ghosting dit plus sur la personne qui disparaît que sur vous, puis reprendre rapidement le contact avec d'autres personnes pour ne pas ruminer.

















